Entretien

David Théodoridès, cofondateur de Sinfonia en Périgord et directeur de Clap

 

Vous êtes directeur de Sinfonia en Périgord depuis 2001, soit dix ans après sa création par Michel Théodoridès. Suivez-vous les pas d'un père passionné par la musique ou votre propre chemin ?

Je ne crois pas aux logiques de rupture et je ne confonds pas succession et sécession. Durant 10 ans l'aventure de Sinfonia en Périgord a été menée par mon père et moi-même, avec notre énergie et passion commune pour la musique vivante. J'essaie aujourd'hui dans ma tâche de directeur de poursuivre ce travail de fond, avec ma personnalité et ma sensibilité. Trouver de nouvelles formes d'expression, créer les passerelles musicales, générationnelles, culturelles qui me nourrissent est ce que je veux apporter au Festival. Entre passé et avenir, je veux poursuivre l'écriture de cette histoire en m'appuyant sur ce qui existe et en élargissant les répertoires, les publics, les cultures. Je souhaite que Sinfonia en Périgord soit la démonstration que la musique classique n'est pas un art élitiste, réservé à quelques-uns, mais plutôt un art exigeant offert au plus grand nombre.

Quel parcours vous a conduit à vous lancer dans l'aventure ?

Mon parcours, c'est tout d'abord une découverte, presque une révélation à l'âge de sept ans : un bouleversement émotionnel à l'écoute consciente de la musique classique que j'entendais chaque dimanche dans le bureau de mon père. De passif, je suis devenu acteur sans le savoir. La « grande musique », comme beaucoup la décrivent avec crainte et respect, ne m'a plus quittée. Le piano, le chant lyrique auprès d'artistes comme José Van Dam, Jean Tubery, Michel Laplénie, Kenneth Weiss puis aujourd'hui l'organisation de concerts : tout cela concourt à mon unité d'homme et m'a orienté vers des valeurs et convictions qui m'accompagnent constamment dans cette aventure

Quel est le moteur vous permettant d'avancer dans la construction de votre projet ?

Tout comme les autres arts, la musique est un thermomètre de ce que produit le monde dans le domaine de l'intime, de ce qui se partage sans contre partie. Elle nous dit l'état de santé de notre monde. Elle n'est pas utile, mais elle n'est pas inutile. L'utile et l'inutile : alors je propose au public, de sortir de chez lui, de quitter chaîne hi-fi, téléviseur, ordinateur, qui nous isolent, et de venir participer à l'élaboration d'une expérience forte, la rencontre avec soi-même et les autres, le risque de la vie, le spectacle Vivant.

Qu'est-ce que vous aimez le plus dans cette expérience ?

J'aime que cet engagement, pour moi plus fort qu'une expérience, soit bâti sur l'expérimentation, c'est-à-dire sur la tentative de reproduire l'improbable, l'accident de l'émotion. J'aime, que les artistes bâtissent leur cathédrale sonore, mouvante dans la tension du spectacle. Parfois, la rencontre fonctionne au-delà de l'imaginable et de l'imaginaire : elle invente le rêve qui emporte chacun plus loin et plus longtemps que l'espace et l'instant du concert.

Hector Berlioz écrivait : « La Musique paraît être le plus exigeant des arts, le plus difficile à cultiver ». Qu'en pensez-vous ?

Cultiver la musique, comme une terre fertile. Faire usage de patience et de persévérance. Semer, laisser germer la moisson, récolter, puis toujours recommencer. Le musicien sait bien ce que cela signifie, lui qui ne cesse d'apprendre, de cultiver... le doute.

Programmer de la musique baroque correspond à cette volonté de nous interroger sur le monde ?

La musique baroque, cette perle irrégulière, est née dans une période où le monde se réinventait : la terre cessait d'être plate, l'Éden se trouvait en terre d'Amérique, la Renaissance de Copernic et Galilée remettait en cause l'ordre établi, désorganisant l'univers qui devenait multiple et insaisissable. Le monde civilisé se trouvait en déséquilibre car son centre s'effondrait.

La musique baroque est, encore aujourd'hui, cette interrogation du monde et produit l'effondrement des certitudes, nous oblige à inventer. Ce mouvement musical trouve peut être ses racines dans la notion d'altérité. L'Autre, compositeur, interprète ou auditeur. La démarche de ces artistes réinstalle la fonction de l'art musical dans le monde, à la façon de Nicolas de Staël, Picasso, ou Magritte pour la peinture.

La science nous à fait croire, aux XIXè et XXè siècles, en la toute puissance de l'Homme. Mais l'art - et peut-être la musique baroque - nous révèle les fragilités, les contradictions et les doutes de l'homme face à l'Autre. La musique baroque, par sa forme mais aussi dans son discours, c'est cette insurrection permanente, cette insoumission qui replace la pensée et l'homme au cœur de toute préoccupation.

Comment abordez-vous votre rôle de diffuseur face à cette situation ?

Mon rôle est modeste, puisqu'il s'agit seulement de créer un espace de liberté, où le musicien nous propose le voyage, le questionnement, la rencontre avec l'inconnu. L'espace de l'altérité. Celui où le visage nu de l'Autre m'ordonne et me commande.